Ou quand un film joue avec le peer2peer pour mieux se vendre
Ceux qui ont téléchargé
Blueberry.2004.Rip.Divx.avi sur leur réseau P2P favori ont eu
une drôle de surprise. Car ce n'est pas -pas vraiment- le film qu'ils attendaient.
Le film commence effectivement comme si de rien n'était, expose un très
beau générique d'ouverture et quelques images, le tout ressemblant
à s'y méprendre à un "screener" dégueulasse comme il
en pullule sur le Net, image délavée et son saturé à
la clé. Puis la video s'arrête brutalement, Jan Kounen et Vincent
Cassel font irruption et nous expliquent l'intérêt de découvrir
un film dans une salle de cinéma, et non pas en tache de fond sur un
écran de PC dans une version sacrilège qui fait honte à
l'oeuvre.
S'ensuit un making-of exclusif d'une dizaine de minutes, pour montrer aux téléchargeurs
qu'ils n'ont pas fait tant d'efforts pour rien. Pour finir, le générique
de fin complet du film. Puis la séquence, d'une durée totale d'environ
20 minutes, se répete en boucle pour que le fichier atteigne une taille
significative (654Mo) le faisant passer pour le film complet aux yeux des internautes.
Personnellement je trouve cette initiative géniale. En plus d'etre économiquement intelligente (marketing viral, coût de la pub quasi nul), elle diffuse un message rafraîchissant et qui donne vraiment envie d'aller voir Blueberry au cinéma.
Qu'on soit d'accord
ou pas avec le message, on ne peut que reconnaître l'intelligence du procédé
: au lieu d'espérer combattre le P2P avec des outils archaïques
[1], on utilise le systeme et ses propres armes pour le combattre.
Et encore, meme pas le combattre. Juste lui faire un pied de nez. Car K&C
ne condamnent pas les internautes qu'ils ont piégés, ils ne les
sermonnent pas non plus. Ils leur signalent juste qu'ils auraient pu continuer
à regarder le film comme ça, se gâcher la découverte
d'un film et de bien d'autres qui valent mieux qu'une image délavée
et un son minable.
Voilà le message qu'ils font entendre. Pas de menaces, pas de rancoeur,
pas de "le piratage c'est pas bien et vous risquez la prison". Lucide,
Kounen ne prétend pas empêcher les internautes de télécharger
Blueberry quand il sortira, il leur demande juste de ne pas le faire. Etrange,
ça sonne différemment des cris d'alarme des majors quand ils s'expriment
sur le sujet.
D'ailleurs tout ce que l'ALPA [2] à trouvé comme
réaction à ce joyeux fake, c'est «L'éducation
est certes nécessaire, mais il faut rappeler que le téléchargement
est une infraction en soi, punissable de 2 ans d'emprisonnement et de 150 000
euros d'amende» (Source 01net).
On voit tout de suite que l'angle d'approche n'est pas le même.
Je relève
que souvent, dès qu'une initiative intelligente de ce type surgit, elle
émane d'un artiste, non d'un producteur.
Après Madonna et son single piégé puis vendu a 1$50, et
MC Solaar et son CD sample protégé suivi du vrai album non protégé,
voici l'équipe de Blueberry qui prend la peine de s'adresser elle-même
aux internautes.
J'exclus cependant de la catégorie "initiative d'artistes"
les campagnes de pub formatées où l'on prend 10 artistes vendeurs
et on leur fait dire a la télé que le piratage c'est le mal [3].
La vraie révolution, c'est d'entendre directement l'opinion des artistes,
la vraie, sans intermédiaire.
Puisque quand meme, a la base, c'est bien d'eux dont il s'agit non ? C'est eux
que je dois et que je veux rémunérer, pas de richissimes intermédiaires
obsolètes qui décident pour les deux camps en nous jurant que
les artistes pensent comme eux. [4]
Alors merci K&C
pour votre petite farce (mais en était-ce vraiment une ?) qui m'a permis
d'entendre des artistes me parler, de voir un making-of intéréssant
et d'égayer ma journée au milieu d' une
actualité bien triste.
Je précise que je ne fais pas partie des "piégés",
j'ai eu vent de la nouvelle sans même savoir que "Blueberry"
était sur le Net. Je me suis dépéché de vous télécharger
quand même, et je ne l'ai pas regretté.
Un bémol quand même : la video est de très mauvaise qualité (je parle du making-of). "Comme tout ce qu'on télécharge sur le Net", me dira Vincent. Soit il nous bluffe, soit il n'a jamais entendu parler de "DVD-rip", et n'a pas vu une seule "release" DivX de ces trois dernieres années :D
[1] Les plus beaux
exemples étant sans doute la vague de procès aux USA contre des
P2Pistes, où la LCEN et son utopique rêve de filtrage. Quand le
législateur croit dompter Internet avec les moyens sans rapport avec
Internet.
[2]Association
de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle. http://www.alpa.asso.fr/
Ces mots émanent de son président, Frédéric Delacroix.
[3] Exemple cette ridicule campagne d'apitoiement a laquelle ont participé Britney Spears, Missy Elliott et bien d'autres : Who cares ?
[4] Comme ce directeur
d'EMI France, qui interrogé
par 01net à propos de l'opinion des artistes sur les protections
de leurs CD audio, n'a pas eu peur de répondre que "Les
artistes sont informés de notre politique antipiratage et également
des problèmes liés au clonage, ils ne peuvent qu'approuver nos
initiatives."
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